6 Décembre 2013 – Bioshock Infinite

Bioshock Infinite

Le temps est déjà venu de se retourner. Se retourner sur une année 2013 que tous s’accordent à considérer comme exceptionnelle en termes de joies vidéoludiques. Que me restera-t-il de ce feu d’artifice d’émotions, d’univers et d’aventures ? La puissance de Last of Us ? La rage du Tomb Raider nouveau ? La folie d’un GTAV ? Pour moi, ce sera plutôt le formidable voyage de BioShock Infinite. Et sa lumière.

BioShock Infinite est un jeu qui vous aspire. Dès ses premières secondes, dès son écran d’accueil, le joueur est plongé dans une lumière orange surannée, qui marque la supériorité définitive de la direction artistique sur la technique pure. Si l’intro de la version Infinite de BioShock est moins marquante que celle immédiatement culte de son prédécesseur, combien de jeux offrent un univers aussi incontestablement original ?

Malgré toutes leurs qualités, indéniables, la plupart des jeux marquants de l’année sont soit des suites, soit l’exploitation d’un univers déjà connu (au hasard, l’apocalypse zombie). BioShock Infinite va plus loin. Et il va surtout ailleurs.

Avant même de parler du jeu lui-même, il faut donc évoquer son environnement, et le monde incroyable dans lequel va s’inscrire son histoire. Fini Rapture et sa beauté aussi silencieuse qu’inquiétante, bonjour Columbia, baignée de soleil et dérivant au milieu des nuages.

C’est la première force de BioShock Infinite : contrairement à BioShock 2, il n’essaye pas de refaire. L’univers était sombre et confiné ? Désormais le joueur arpente une ville ouverte, aérienne et aérée, baignée de soleil. Mais BioShock Infinite reste une autre version de la même histoire, comme la magnifique fin permettra de le comprendre, et on retrouve donc ce mélange incroyable de politique, religion et décadence, qui fait bien vite craquer le vernis d’une société utopique perdue dans le ciel.

Le jeu se permet d’ajouter une pincée de science-fiction, mêlant univers parallèles et physique quantique pour créer un tout aussi cohérent que fascinant. Au début du XX° siècle, Columbia est donc une ville flottante dans les cieux, censée démontrer la supériorité de l’Amérique sur le reste du monde, et qui va finalement prendre son indépendance. Comme pour Rapture, l’utopie libertaire initiale va évidemment dégénérer et basculer vers une société autoritaire, inégalitaire (même raciste) et policée.

Le jeu a cependant l’intelligence de ne pas faire de ce contexte le noyau de l’aventure. Le joueur va vivre une aventure tout à fait personnelle, voire parallèle, et ne fera finalement qu’évoluer au sein de ces enjeux. BioShock Infinite évite donc la démonstration, avec l’habileté de ceux qui savent raconter la grande Histoire avec la petite.

Et comme si cela ne suffisait pas, BioShock Infinite se permet le luxe d’offrir un scénario extrêmement écrit et surprenant, sans jamais chercher l’épate et en évitant la redite non seulement avec son aîné, mais même avec n’importe quel autre jeu auquel j’ai pu m’essayer.

Il est impossible de raconter ici l’histoire vécue par Booker DeWitt tout au long de son chemin de croix dans les rues et le ciel de Columbia. Il sera simplement dit que chaque étape de sa route, évidemment semée d’embûche, sera en cohérence totale avec le monde créé par Ken Levine. A la fois baroque et intrinsèquement poétique, ce monde regorge d’idées, de situations et de personnages, aussi énigmatiques que riches. Je pense bien sûr à l’oiseau géant protégeant Elizabeth, répondant à quelques notes de musique et ne pouvant contrôler sa force dévastatrice lorsqu’il essaye de la défendre. A la fois rassurant et dangereux, il est magnifique et d’une poésie rare. Je pense également aux surprenants Lutece, jumeaux (?) que croise le joueur à plusieurs reprises et dont les affirmations sibyllines ne trouvent jamais réellement d’explication.

Et puis il y a Elizabeth. Celle que cherche Booker De Witt, celle qui l’accompagnera tout au long de son périple. Rarement un PNJ aura eu autant d’importance dans un jeu. Quelle rage lorsque j’ai aperçu des gardes tirer sur Elizabeth ! Quel désespoir lorsque je n’ai pas pu la secourir ! Quel bonheur de la voir s’émerveiller devant les beautés de Columbia. BioShock Infinite, c’est un voyage qui se fait à deux. Sans Elizabeth, il n’a plus aucun sens.

Alors certes, le jeu n’est pas exempt de défauts, bien au contraire. Paradoxalement, d’un point de vue purement ludique, BioShock Infinite est loin d’être intéressant. Tout son gameplay, tout ce qu’il demande au joueur de faire, est en complète contradiction avec l’univers et l’histoire qu’il propose. Là où tout est écrit en subtilité et non-dits, on ne demande au joueur que d’abattre à la chaîne des dizaines d’ennemis. Au cours de ces phases de shoot, le rôle d’Elizabeth se limite à envoyer miraculeusement des munitions alors que le stock du joueur est épuisé. Le scénario construit, par petites touches, le gameplay demande de détruire, en masse. Un FPS des plus limités, même si son gameplay reste étoffé par les combinaisons possibles entre armes et plasmides. C’est dommage, mais pas rédhibitoire si on se laisse emporter par l’histoire.

Car combien de jeux proposent d’admirer une plage ambiance début du siècle, dont la mer se déverse dans le ciel, dans une chute infinie ? Combien de jeux permettent d’affronter un oiseau mécanique et monstrueux sous une pluie battante ? Combien de jeux s’ouvrent et s’achèvent sur un baptême en vue subjective, pour mieux jouer avec l’espace et le temps ?

Et puis il y a cette fin, qui se permet de créer et de boucler une boucle avec BioShock. D’une très grande délicatesse, elle remet tout en perspective à la dernière seconde. BioShock est le seul qui, par son twist, a donné une explication rationnelle au fait que le joueur suive à la lettre les ordres et missions qui lui sont confiés. BioShock Infinite est beaucoup plus ambitieux : par l’unique puissance de sa mise en scène, sa fin délicieusement nostalgique fait retomber sur ses pieds l’ensemble de l’édifice qu’il a construit. Le joueur ne suit plus Booker DeWitt. Il est Booker DeWitt. Il a la gorge nouée à l’idée qu’il arrive quoi que ce soit à Elizabeth. Il fera tout pour elle. Jusque à aller dans les nuages.

NumeroVI

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